C’était un endroit désolé, un plateau aride, où presque rien ne poussait ; La terre était grillée par le soleil, battue par les vents. Pourtant cet homme vivait là, simplement parce qu’il était né ici, cette terre était la sienne, jamais il ne l’avait quittée.
Il vivait en ermite, au rythme de ses envies, il n’avait aucun besoin matériel, il ne possédait rien si ce n’était sa modeste masure rafistolée après chaque tempête. Il se nourrissait de ce qu’il trouvait, c'est-à-dire pas grand-chose, cette terre argileuse n’était pas généreuse. Cependant il avait choisi de rester. Les uns après les autres il les avait vus s’en aller, ses voisins, ses amis, ses proches. Ils étaient partis faire fortune ailleurs.
Lui, il s’était obstiné à rester ici car cette terre qu’il aimait tant se laissait modeler selon ses fantaisies, il s’était découvert une véritable passion pour la sculpture. C’était ainsi qu’il s’exprimait, jour après jour il perfectionnait son art.
Il croisait parfois, au hasard de ses promenades, quelques marcheurs, venus chercher dans cet endroit du bout du monde, un moment de paix. Mais nul ne restait jamais bien longtemps, pressés qu’ils étaient de fuir la poussière, de regagner la ville la plus proche qui se trouvait à plusieurs heures de marche.
Personne ne comprenait rien à cet endroit, ni à cet homme.
Au fil des années il s’était rendu compte que la parole lui était devenu inutile, il n’éprouvait plus aucune envie d’échanger la moindre pensée, la moindre émotion avec qui que ce soit. Cependant, sa sensibilité s’était aiguisée, il ne retenait pas ses larmes devant la beauté d’un coucher de soleil.
Il aimait se promener, contempler les couleurs changeantes au fil des heures ou des saisons, c’était là sa meilleure source d’inspiration. Il partait souvent, muni d’un chariot de sa fabrication, à la recherche de bois utiles à la confection de petits instruments de musique qui viendraient compléter sa collection d’appeaux. Muni de ces petits objets dont il avait le secret, il était capable de reproduire le chant de toutes sortes d’oiseaux. Du colibri au grand duc, en passant par l’Oriole et l’engoulevent, aucun de leur dialecte ne lui était étranger.
Un matin, alors qu’il marchait vers le soleil levant, son regard fut attiré par quelque chose par terre, quelque chose de bleu. Il en fut surpris, la couleur bleue était absente dans la nature environnante. Intrigué, il s’approcha pensant qu’il pourrait avoir la chance d’admirer une fleur ; ce n’était pas une fleur mais une plume. Etrange couleur pour une plume, de plus elle n’était pas livrée au souffle du vent, elle était plantée dans une lézarde, elle semblait avoir poussée.
Il s’assit par terre et s’abandonna à la contemplation de ce phénomène. Elle se pliait sous le poids du vent mais ne s’envolait pas. Il eu envie de la toucher mais se ravisa, comme s’il s’était agit d’une aile de papillon, fragile. Il avait appris que la beauté ne se cueille pas. Il s’allongea tout près pour sentir sa finesse. L’émotion d’une chatouille parvint à transpercer sa peau tannée. Suprême contact, sensation infantile enfouie si loin, trop loin. Il se prit à rire, le rire aux éclats de ces enfants qui n’ont pas encore vu s’envoler leur innocence.
Puis, telle une bulle, il sentit une subtile caresse l’envelopper, il ferma les yeux, la fragile respiration de la plume était devenue la sienne, il se sentit en apesanteur, tout doucement le sol sous son corps s’éloigna. Il devint léger, si léger qu’il ondulait au gré du vent, ce vent si terrible que tout le monde avait fui n’était à cet instant qu’une fine brise. Il se sentait porté, imperceptible, comme un infime grain de sable dans l’immensité du désert. Son corps ne lui appartenait plus, il n’était plus le maître à bord, c’était enivrant et reposant à la fois. Il était dans le ventre du monde, si petit, si délicat.
Combien de temps dura cet état ? Quelle distance a-t-il parcourue ? Il n’en avait pas la moindre idée, le temps s’était sûrement arrêté. Tout doucement il eu le sentiment de se réapproprier son corps et sans qu’il l’ait décidé, son voyage s’arrêta, ses pieds touchèrent un sol. Il ouvrit les yeux et tout ce qu’il vit lui était étranger : un environnement verdoyant, une végétation abondante, des arbres fruitiers côtoyaient des massifs de fleurs, le soleil était doux. Et puis, une absence totale de vent d’où un silence absolu, nouveau à ses oreilles. Cet endroit, était l’exacte opposition de celui qu’il venait de quitter et pourtant il lui était familier.
Il venait de changer de monde et n’en éprouvait aucune inquiétude, c’était ainsi, il y avait bien longtemps qu’il ne se posait plus de question. Il ne voulait pas gâcher cette plénitude toute nouvelle qui l’avait gagnée. Il fit quelques pas, à la découverte de ce nouveau lieu. Il se délecta du contact de l’herbe sous ses pieds nus. Il marcha pendant plusieurs heures sans rencontrer personne, pourtant il avait l’intuition d’une présence, il savait que quelqu’un ou quelque chose avait été le témoin bienveillant de son voyage. Mais de tous cotés, l’horizon était dégagé, le ciel était d’un bleu sans nuage.
C’est alors que, sans le commander, un son sorti de sa bouche, pas un cri, pas une plainte mais quelque chose qui ressemblait à un appel. Il en fût surpris, cela faisait une éternité qu’il n’avait pas entendu le son de sa voix.
Et puis il le vit ; Dans l’immensité azurée un tout petit point bleu nuit, il l’observa attentivement jusqu’à ce qu’il en distingue la forme. C’était un oiseau, un magnifique oiseau bleu nuit. Il n’en avait jamais vu de semblable, il était émerveillé par sa beauté, il n’osa plus faire le moindre geste. L’oiseau à présent le regardait de son regard céruléen. Il avait la taille de l’aigle et la majesté du cygne.
Ses grandes ailes étendues, il décrivit des cercles au dessus de sa tête puis s’envola en direction du Sud. L’homme solitaire se sentit happé, il le suivit, d’abord en marchant, puis en courant pour ne pas le perdre. Il courait, il courait de plus en plus vite, sans pour autant éprouver aucune fatigue, sans le moindre essoufflement, jusqu’à ce qu’il se rende compte que ses pieds étaient à quelques centimètres du sol. Sans le toucher, l’oiseau tel un aimant, le tirait. Il était en train de voler mais cette fois il en éprouvait une parfaite conscience. Il s’enivrait de couleurs et d’odeurs mêlées que lui offrait cette végétation luxuriante.
Puis leur course se ralentit tout doucement jusqu’à prendre fin. Il était au bord d’une falaise. Il leva les yeux mais ne vit plus aucune trace d’oiseau, le ciel tout entier était devenu bleu nuit. Un ciel immaculé comme on en voit dans les tableaux surréalistes. C’était un spectacle éblouissant et il en était l’unique spectateur.
En bas il y avait la mer, une mer paisible sur laquelle un bateau était amarré. A ses pieds, un sentier prenait naissance, un sentier qui conduisait jusqu’à une plage, il l’emprunta. Arrivé en bas, il lu les lettres bleues étincelantes de son prénom sur la coque du bateau, la plume qui les avait peintes avait du être trempée dans le ciel. Il se dirigea vers son embarcation, se laissa fondre dans l’eau tiède et découvrit qu’il savait nager. Il monta à bord, pris les commandes et mis le cap sur le Sud.
Il partit à la découverte de ce monde qui l’avait vu naître. Peu à peu, sans qu’il y prenne garde, la parole lui revint et il connu l’échange, il avait tant à apprendre, il avait tant à donner. Le bel oiseau qui avait perdu sa plume, il ne le rencontra plus jamais mais il rencontra l’amour et ne le laissa pas s’envoler.



De vous à moi