
- Profession ?
- Marionnettiste.
- C’est votre métier ? Vraiment ? Vous en vivez ?
- Non, j’en meurs.
- Etes-vous conscient de l’acte que vous venez de commettre ?
- Oui, enfin je…Oui.
- Qui était la victime pour vous ?
- Mon amour.
- Alors, pourquoi ? Que s’est-il passé ?
- Elle a coupé tous les fils.
- Quels fils ?
- Les fils qui la reliaient à moi, les fils avec lesquels je la faisais danser.
- Comment ça ?
- Elle était belle vous savez… Belle comme le bois dans lequel je l’avais sculptée, une essence rare, un bois fragile, friable, qui demande beaucoup d’adresse, beaucoup de patience… Elle était belle. Quand elle dansait, Monsieur le juge, on aurait dit une fée, elle tournait comme une reine. C’était ma reine, elle était si fine, si gracile… Jusqu’à ce jour où j’ai senti que ses gestes n’étaient plus les miens… Brusquement, elle décidait, elle se dandinait, elle se déhanchait, c’était… c’était presque grossier, Monsieur le juge, c’était tellement pas elle, c’était… c’était laid ! J’ai pas compris pourquoi... POURQUOI ? Monsieur le juge, pourquoi elle a changé de danse, elle était si belle, c’était notre danse… Il n’y avait plus les fils… Les fils qui la reliaient à mes doigts, elle les avait tous coupés… TOUS ! Ce n’était plus moi qui dessinais ses gestes, ce n’était plus moi qui la portais pour pas qu’elle tombe, ce n’était plus moi… Plus rien… elle n’avait plus besoin de moi. Et puis ce sourire Monsieur le juge, si vous aviez vu ce sourire… Elle souriait à un jeune homme, assis là, au premier rang… il était… il était sous son charme… forcément, elle était tellement belle !!! Elle dansait pour lui et lui, il la mangeait des yeux… il allait la dévorer Monsieur le juge… et moi j’avais peur, j’avais si peur, j’ai toujours eu peur pour elle… Même quand elle dormait dans sa boite j’avais peur pour elle, je surveillais que personne ne vienne la prendre, j’étais là pour veiller sur elle, sur ses jours, sur ses nuits… sur ses danses, sur son sommeil… il allait la salir, elle était si pure…
- C’est ce soir-là que vous avez mis le feu à votre atelier ?
- Oui. Dès que le spectacle s’est terminé… j’ai pas attendu le lendemain… je savais qu’il reviendrait le lendemain, qu’il reviendrait la chercher… et je savais qu’elle allait le suivre, si vous aviez vu son sourire… J’avais peur, j’avais mal… je l’avais déjà perdue… j’ai pas voulu que quelqu’un d’autre la touche, vous comprenez ? J’ai pas voulu… Alors je l’ai déposée dans sa boite tendrement comme tous les soirs, je lui ai dit tous les mots d’amour que j’avais inventés pour elle et j’ai rabattu le couvercle. Puis, avec les liens qu’elle avait coupé, j’ai attaché le couvercle à la boite, bien solidement et puis j’ai craqué l’allumette Monsieur le juge, je l’ai craquée et j’ai regardé les flammes qui léchaient les rideaux, puis les costumes, puis les boites, les livres et toutes les marionnettes de mon atelier et puis ma reine… Oui Mr le juge, je suis coupable. Coupable d’avoir tué l’amour que j’avais créé de mes mains, de tout mon cœur, de toute mon âme… J’ai tué mon amour. Condamnez-moi à mort s’il vous plait Monsieur le juge, moi qui n’ai pas eu le courage des flammes…Condamnez-moi vite ! Je suis déjà mort.





De vous à moi